mardi 15 novembre 2011

une rencontre avec Joel Pommerat

La semaine dernière dans le cadre de l'accueil du spectacle "Ma Chambre froide" le public a pu a l'issue de l'une des représentation rencontrer Joël Pommerat auteur et metteur en scène de ce spectacle.

 
Jean François Perrier : quel est le processus qui vous amène au résultat, car ce que l’on vient de voir est assez unique dans le paysage théâtral français ?

Joël Pommerat : Déjà on ne fait pas les choses pour faire des choses particulières, moi je fais des choses pour aller au bout d’une intuition. Tout ce travail découle d’années de recherches, moi cela fait 20 ans que j’écris.
Quand j’ai commencé à écrire, le théâtre contemporain n’était pas très bien vu, on faisait souvent la grimace quand on parlait de théâtre contemporain et l’on associait cela à des choses rébarbatives.
Ce n’était pas simple de se dire qu’on allait faire du théâtre par des choses différentes, pas de textes du répertoire, des classiques.
Très vite, comme je ne me sens pas du tout l’âme d’un écrivain, j’ai eu envie d’associer l’écriture à l’écriture scénique, donc de ne jamais séparer la forme et une histoire, la forme et le fond.

JFP : quand le spectateur est devant l’une de vos pièces, il sait qu’il regarde une pièce de Joël Pommerat, en même temps un certain nombre de choses ont évoluées, notamment sur ce spectacle certains ont dit qu’ils leur semblaient que vous aviez acquis une certaine liberté par rapport à la représentation théâtrale.

JP : Oui, j’ai moins besoin de me prouver que je fais mon théâtre et non celui des autres. Au début on a besoin de marquer très fort ses partis pris. Moi j’étais obsédé par cette idée qu’il fallait faire une proposition formelle, que lorsque l’on proposait un spectacle, il ne fallait pas proposer une forme consensuelle mais trouver sa forme, son écriture, que c’était cela être auteur. Quand on est rassuré, à ce moment là on se libère, on est moins soucieux de se prouver à soi même que l’on fait les choses convenablement et on se laisse guider par le cœur, des choses de l’ordre de l’intuition.
Je n’ai pas une grande confiance en moi et une grande estime en ce que je fais mais je sais que je crois dans le travail et aujourd’hui je me donne plus de liberté.
Je voulais dans ce spectacle développer un propos assez précis et assez complexe sur le plan narratif, quelque chose qui était dans un développement assez conséquent sur pleins de plans et sur plein de niveaux en même temps, et même sur des plans temporels. « Ma chambre froide » est d’une très grande complexité de construction narrative et pour obtenir cela, il faut que l’écriture soit extrêmement simple afin que la complexité soit lisible. J’ai simplifié mon écriture sur ce spectacle, c’est une écriture plus proche de la parole du quotidien, beaucoup plus directe. J’ai réussi à renoncer à quelque chose de plus travaillé pour obtenir quelque chose de simple pour arriver à mettre de la complexité ailleurs.
Sur d’autres spectacles que j’ai fais, la narration était plus simple et l’écriture plus raffinée.

JFP : Il y a quelque chose à travers beaucoup vos spectacles qui moi me touche beaucoup, c’est que les personnages que vous mettez en scène appartiennent à des milieux sociaux très précis qui généralement sont très absents des salles de théâtre. Je me demandais qu’est ce qui faisait que tout d’un coup vous aviez envie de faire parler ces gens là ?

JP :Parce que c’est comme ça que je suis rentré dans l’écriture, avec cette envie non pas de faire des choses différemment des autres ou tout simplement être original mais parce que tout simplement j’ai eu l’impression que je pouvais combler un manque. Les gens simples, ordinaires n’étaient pas assez représentés. C’était une volonté bien calculée, un désir surtout intuitif de donner la parole à des gens et à un milieu social particulier dont je suis issu.

JFP : J’ai une question sur cette Estelle qui devient metteure en scène, est ce que c’est des souvenirs personnels que vous avez utilisés dans la frustration d’Estelle qui rêve des scènes mais qui n’y arrive pas dans la réalité.

JP : Cette frustration est permanente, oui Estelle c’est moi. Entre ce qu’on a envie de faire, les images, l’intuition, et ce que l’on arrive à faire c’est une horreur. On essaie de combler le plus possible l’écart, mais l’écart il est énorme même quand on réussit le mieux quelque chose, l’écart entre l’intuition intérieure et ce qui se produit dans la réalité est très très douloureux en tout cas très grand. Ce qui est le plus douloureux c’est le premier pas, quand on arrive avec  ces idées intérieures, qu’on explique laborieusement à son équipe ce que l’on veut faire et les 1ère fois que l’on met tout cela sur un plateau ça fait très très mal. Aujourd’hui je l’affronte avec philosophie. Je me sens très solidaire d’Estelle.

Public : Comment et pour quelle raison s’est imposé le rapport circulaire ?

JP : la 1er raison c’est que dans le frontal et avec la reconnaissance du public plus nombreux, le rapport spectateur/comédien a commencé à s’étirer de plus en plus. Moi j’ai commencé dans des petits théâtres avec des petites jauges, on ne m’embêtait pas si je voulais supprimer les rangs de côtés, les rangs du fond. Donc le jour où il a fallu rentrer 400 personnes dans des salles frontales, quand je me suis assis au 17ème rang, je me suis senti loin, coupé du plateau, de la chair, des corps et mon intuition de théâtre repose sur la présence, sur la proximité, sur le lien direct entre le comédien et le spectateur, et donc j’étais confronté à ce dilemme.
Et puis, il y a eu mes créations aux bouffes du Nord qui est une salle en demi cercle et moi j’avais mes spectacles en frontal, j’ai donc condamné les côtés. Alors Peter Brook m’a dit « qu’est ce que ce serait bien si tu faisais un spectacle pour la salle des Bouffes du nord », alors je lui ai dit « oui mais le souci c’est qu’il y a peu de théâtre comme le tien, alors, pour la tournée, cela devient difficile et je vais devoir refaire le spectacle pour le jouer ailleurs ». Mais comme c’est Peter Brook on réfléchit quand même. Je me suis dit que le demi cercle n’existait pas vraiment mais que avec le cercle complet cela devenait passionnant parce que là, il se passe quelque chose dans la relation au public. Du coup mon problème de proximité était réglé. Mon prochain spectacle ne sera pas en cercle mais ce rapport là j’y crois, je ne veux pas l’imposer mais je crois que politiquement, au sens large du terme, il faut casser la logique de ces lieux en frontal. Je pense qu’en cercle il se passe quelque chose déjà entre les spectateurs entre eux, et ce qui se passe avec le plateau est très différent, le spectateur est bien plus impliqué, bien plus proche et ensemble et je crois qu’on en a extrêmement besoin de créer ce rapport là aujourd’hui.

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