La semaine dernière dans le cadre de l'accueil du spectacle "Ma Chambre froide" le public a pu a l'issue de l'une des représentation rencontrer Joël Pommerat auteur et metteur en scène de ce spectacle.
Jean François
Perrier : quel est le processus qui vous amène au résultat, car ce que l’on
vient de voir est assez unique dans le paysage théâtral français ?
Joël
Pommerat : Déjà on ne fait pas les choses pour faire des choses particulières,
moi je fais des choses pour aller au bout d’une intuition. Tout ce travail
découle d’années de recherches, moi cela fait 20 ans que j’écris.
Quand j’ai
commencé à écrire, le théâtre contemporain n’était pas très bien vu, on faisait
souvent la grimace quand on parlait de théâtre contemporain et l’on associait
cela à des choses rébarbatives.
Ce n’était
pas simple de se dire qu’on allait faire du théâtre par des choses différentes,
pas de textes du répertoire, des classiques.
Très vite,
comme je ne me sens pas du tout l’âme d’un écrivain, j’ai eu envie d’associer l’écriture
à l’écriture scénique, donc de ne jamais séparer la forme et une histoire, la
forme et le fond.
JFP : quand
le spectateur est devant l’une de vos pièces, il sait qu’il regarde une pièce
de Joël Pommerat, en même temps un certain nombre de choses ont évoluées,
notamment sur ce spectacle certains ont dit qu’ils leur semblaient que vous
aviez acquis une certaine liberté par rapport à la représentation théâtrale.
JP : Oui,
j’ai moins besoin de me prouver que je fais mon théâtre et non celui des
autres. Au début on a besoin de marquer très fort ses partis pris. Moi j’étais
obsédé par cette idée qu’il fallait faire une proposition formelle, que lorsque
l’on proposait un spectacle, il ne fallait pas proposer une forme consensuelle
mais trouver sa forme, son écriture, que c’était cela être auteur. Quand on est
rassuré, à ce moment là on se libère, on est moins soucieux de se prouver à soi
même que l’on fait les choses convenablement et on se laisse guider par le
cœur, des choses de l’ordre de l’intuition.
Je n’ai pas
une grande confiance en moi et une grande estime en ce que je fais mais je sais
que je crois dans le travail et aujourd’hui je me donne plus de liberté.
Je voulais
dans ce spectacle développer un propos assez précis et assez complexe sur le
plan narratif, quelque chose qui était dans un développement assez conséquent
sur pleins de plans et sur plein de niveaux en même temps, et même sur des
plans temporels. « Ma chambre froide » est d’une très grande
complexité de construction narrative et pour obtenir cela, il faut que
l’écriture soit extrêmement simple afin que la complexité soit lisible. J’ai
simplifié mon écriture sur ce spectacle, c’est une écriture plus proche de la
parole du quotidien, beaucoup plus directe. J’ai réussi à renoncer à quelque
chose de plus travaillé pour obtenir quelque chose de simple pour arriver à
mettre de la complexité ailleurs.
Sur d’autres
spectacles que j’ai fais, la narration était plus simple et l’écriture plus
raffinée.
JFP : Il
y a quelque chose à travers beaucoup vos spectacles qui moi me touche beaucoup,
c’est que les personnages que vous mettez en scène appartiennent à des milieux
sociaux très précis qui généralement sont très absents des salles de théâtre.
Je me demandais qu’est ce qui faisait que tout d’un coup vous aviez envie de
faire parler ces gens là ?
JP :Parce
que c’est comme ça que je suis rentré dans l’écriture, avec cette envie non pas
de faire des choses différemment des autres ou tout simplement être original
mais parce que tout simplement j’ai eu l’impression que je pouvais combler un
manque. Les gens simples, ordinaires n’étaient pas assez représentés. C’était
une volonté bien calculée, un désir surtout intuitif de donner la parole à des
gens et à un milieu social particulier dont je suis issu.
JFP : J’ai
une question sur cette Estelle qui devient metteure en scène, est ce que c’est
des souvenirs personnels que vous avez utilisés dans la frustration d’Estelle
qui rêve des scènes mais qui n’y arrive pas dans la réalité.
JP :
Cette frustration est permanente, oui Estelle c’est moi. Entre ce qu’on a envie
de faire, les images, l’intuition, et ce que l’on arrive à faire c’est une
horreur. On essaie de combler le plus possible l’écart, mais l’écart il est
énorme même quand on réussit le mieux quelque chose, l’écart entre l’intuition
intérieure et ce qui se produit dans la réalité est très très douloureux en
tout cas très grand. Ce qui est le plus douloureux c’est le premier pas, quand
on arrive avec ces idées intérieures,
qu’on explique laborieusement à son équipe ce que l’on veut faire et les 1ère
fois que l’on met tout cela sur un plateau ça fait très très mal. Aujourd’hui
je l’affronte avec philosophie. Je me sens très solidaire d’Estelle.
Public :
Comment et pour quelle raison s’est imposé le rapport circulaire ?
JP : la
1er raison c’est que dans le frontal et avec la reconnaissance du
public plus nombreux, le rapport spectateur/comédien a commencé à s’étirer de plus
en plus. Moi j’ai commencé dans des petits théâtres avec des petites jauges, on
ne m’embêtait pas si je voulais supprimer les rangs de côtés, les rangs du
fond. Donc le jour où il a fallu rentrer 400 personnes dans des salles
frontales, quand je me suis assis au 17ème rang, je me suis senti
loin, coupé du plateau, de la chair, des corps et mon intuition de théâtre
repose sur la présence, sur la proximité, sur le lien direct entre le comédien
et le spectateur, et donc j’étais confronté à ce dilemme.
Et puis, il y
a eu mes créations aux bouffes du Nord qui est une salle en demi cercle et moi
j’avais mes spectacles en frontal, j’ai donc condamné les côtés. Alors Peter
Brook m’a dit « qu’est ce que ce serait bien si tu faisais un spectacle
pour la salle des Bouffes du nord », alors je lui ai dit « oui mais
le souci c’est qu’il y a peu de théâtre comme le tien, alors, pour la tournée,
cela devient difficile et je vais devoir refaire le spectacle pour le jouer
ailleurs ». Mais comme c’est Peter Brook on réfléchit quand même. Je me suis
dit que le demi cercle n’existait pas vraiment mais que avec le cercle complet
cela devenait passionnant parce que là, il se passe quelque chose dans la
relation au public. Du coup mon problème de proximité était réglé. Mon prochain
spectacle ne sera pas en cercle mais ce rapport là j’y crois, je ne veux pas
l’imposer mais je crois que politiquement, au sens large du terme, il faut
casser la logique de ces lieux en frontal. Je pense qu’en cercle il se passe
quelque chose déjà entre les spectateurs entre eux, et ce qui se passe avec le
plateau est très différent, le spectateur est bien plus impliqué, bien plus
proche et ensemble et je crois qu’on en a extrêmement besoin de créer ce
rapport là aujourd’hui.